Depuis deux ans, les agriculteurs sont confrontés à une volatilité accrue qui génère de fortes variations de revenus. Cette volatilité est durable. Cette situation nécessite une gestion adaptée pour en atténuer les effets.
La flambée des cours enregistrée
sur les marchés agricoles en
2007/2008 a brutalement mis fin à
près de 15 ans de relative stabilité
des prix internationaux.
Un effondrement encore plus brutal
a suivi cette envolée spectaculaire :
en seulement 6 mois, les prix sont
revenus à leur niveau initial.
[haut]
Les économistes ont apporté de
nombreuses explications à cette
flambée subite :
- le développement de la demande
dans les pays émergents,
- la croissance exponentielle des
agro-carburants notamment aux
Etats-Unis,
- le rôle controversé de la spéculation
sur les marchés à terme,
- deux années successives (2006
et 2007) de rendements mondiaux
médiocres.
Tout cela est vrai. Cependant, l’évolution
des stocks et les politiques
agricoles ont un rôle majeur dans
l’évolution de cette volatilité.
Dans les années 70 à 90, les
politiques agricoles menées aux
Etats-Unis, en Chine et en Europe
conduisaient à la mise en place
de stocks centraux régulateurs
des marchés. La libéralisation des échanges agricoles entreprise à
l’OMC a entraîné la disparition de
ces stocks centraux.
Compte tenu du coût élevé de
ces stocks, le penchant "naturel"
de chaque Etat est de laisser aux
autres le soin de s’en occuper. Or,
il est peu probable que le marché
retrouve une certaine stabilité en
l’absence de stocks importants.
Absence de pays jouant le rôle de
stockeur central, croissance de la
demande et variabilité accrue de
la production mondiale sous l’effet
du réchauffement climatique :
l’instabilité devrait marquer durablement
les prix internationaux
des produits alimentaires.
[haut]
La flambée puis l’effondrement
brutal des prix en grandes cultures
ont entraîné également une fluctuation
de grande ampleur du prix des
intrants (notamment des engrais).
Ces évolutions n’auraient pas été
dramatiques si elles avaient eu lieu
au même moment : l’une venant
compenser l’autre.
Malheureusement, leur décalage
temporel a créé un contexte
dangereux ; d’autant plus que la
hausse des intrants a suivi la hausse
des prix des grandes cultures.
L’impact est très varié suivant
les filières, mais aussi entre les
exploitations. Les écarts entre les
exploitations se sont accentués
durant cette période selon :
- la situation financière de l’exploitation
avant 2007,
- la phase de vie de l’exploitation : installation, développement...,
- le choix de commercialisation des grandes cultures pendant la flambée,
- les choix de gestion après les bons résultats 2007 (investissements
matériel, épargne...),
- la politique d’achat et d’utilisation des approvisionnements.
[haut]
Deux types de réponse :
Face à cette instabilité accrue, il
est évident qu’une intervention
publique stabilisatrice est nécessaire.
Elle peut avoir pour objectif :
- de stabiliser les prix par la reconstitution
de stocks mondiaux, la
régulation des importations et
exportations aux frontières, l’interdiction
de la pure spéculation
et le développement des filières
courtes.
- de gérer le risque lié au prix par la
généralisation des assurances et
la généralisation des instruments
de couverture des risques.
L’enjeu est important, d’autant plus
qu’il va à l’encontre de la doctrine
libérale qui domine actuellement.
Les exploitants doivent intégrer ce
nouveau postulat et adapter leur
stratégie en conséquence. Plusieurs
décisions peuvent réduire la
volatilité ou en atténuer ses effets.
Certaines peuvent être prises
rapidement, d’autres nécessitent
une plus longue réflexion :
Décisions à court terme
- Constituer une épargne de précaution
: Ceci permettra de réduire l’impact
des retournements de cycle sur la
trésorerie de l’exploitation. Une
réserve de 150 à 200 € par hectare
constitue une bonne protection.
Cette réserve peut être constituée
hors de l’exploitation (dotation
pour aléas).
- Utiliser les outils fiscaux et assurantiels
: Plusieurs outils permettent d’écrêter
les hautes tranches d’imposition
et de lisser les revenus (le quotient,
la moyenne triennale fiscale,
les dotations pour investissement).
Le choix de ces outils doit être
réfléchi avec votre comptable.
Les assurances récolte permettent
aussi de réduire la volatilité des
revenus. Dans le cadre du bilan de
santé de la PAC, 65 % de la prime
d’assurance sont pris en charge
par l’Etat.
- Contractualiser et lisser ses achats
et ses ventes :
Acheter ses engrais en septembre
2008 et attendre que le cours du
jour remonte pour vendre son blé
2009 sont des décisions qui ont
fortement pénalisé le revenu 2009.
Lisser ses achats et ses ventes est
nécessaire pour réduire l’impact de
la volatilité. La contractualisation,
le prix moyen ou l’utilisation
des marchés à terme peuvent
permettre ce lissage.
Décisions à moyen terme
- Eviter la trop grande spécialisation :
Diversifier son assolement et ses
productions permet de réduire
l’instabilité. En effet, il est rare que
toutes les productions subissent
des dépressions de marché ou
des aléas de rendement au même
moment. C’est le cas également
du développement d’une activité
hors du champ agricole (Exemple :
photovoltaïque...)
- Rechercher des circuits de commercialisation
courts :
La vente de production en circuit
court, la vente directe au consommateur
final, la vente d’un produit
spécifique à un transformateur
local (boucherie, meunerie...)
répondent à cet objectif.
- Programmer ses investissements
sur plusieurs années :
Un grand nombre de décisions
de renouvellement de matériel
en 2007 et 2008 ont été prises
sous l’influence des bons prix.
Faut-il rappeler qu’engager un
investissement est une décision
structurelle qui ne doit pas être
prise sous l’influence d’éléments
conjoncturels ? Le renouvellement
du matériel doit s’inscrire dans un
plan pluriannuel global.
- Réduire son endettement
S’adapter à la volatilité, c’est
aussi réduire son endettement à
moyen terme afin de dégager de
nouvelles capacités d’endettement.
En moyenne, l’endettement des
exploitations est proche de 1 000 €
par hectare ce qui génère des
annuités (capital et frais financiers)
de 230 € par hectare. Une baisse
de 20 % de cet endettement
est nécessaire afin de faciliter le
pilotage de l’entreprise.
Ces différentes mesures permettent de rendre les exploitations plus flexibles devant l’instabilité. C’est d’autant plus nécessaire que 2013 verra la mise en place d’une nouvelle réforme de la PAC. Il faut déjà s’y préparer. A chacun d’entre vous de choisir parmi ces mesures celles les mieux adaptées à ses objectifs, à ses motivations et aux capacités de son entreprise.
Jean-Marie LETT
[haut]