Il fallait bien redescendre sur terre un jour, depuis 6 mois les marchés des grandes cultures sont sérieusement mis à mal. Alors que les agriculteurs ont encore en tête les prix historiques atteints l’an passé, il faut se rendre à l’évidence : on est en train de retrouver des niveaux de prix proches de 2006.
On savait déjà depuis longtemps que la surface
emblavée au niveau mondial était sensiblement
plus importante (+7 millions d’hectares). Mais
personne ne s’attendait à une telle explosion du
rendement (3,0 T/ha). Tant et si bien que cette
récolte mondiale de blé est à marquer d’une pierre
blanche. C’est la plus importante récolte de tous
les temps avec 680 MT récoltés (+70 MT par
rapport à 2007). Donc, en ce qui concerne l’offre,
les données sont quasiment écrites dans le marbre.
Il ne manque plus que les récoltes australienne et
argentine pour affiner ces chiffres.
L’enjeu pour les prochains mois ne se situe donc
pas au niveau de la production, mais au niveau
de la demande mondiale. Alors que l’USDA
(Ministère de l’Agriculture Américain) prévoit
une demande en réelle explosion (655 MT contre
618 MT en 2007), on peut se poser la question de la
pertinence de ces prévisions. Effectivement, après
avoir frôlé, pour certains, de graves incidents
civils pour des raisons purement alimentaires,
beaucoup de pays profitent des prix "modérés"
pour revenir aux achats. Mais la crise financière
actuelle devrait au final peser sur leur croissance économique et corriger sensiblement leurs objectifs
de consommation.
Autre conséquence de la crise financière, les fonds
de pension, en recherche désespérée de liquidités,
sortent des marchés à terme et vendent leurs
positions, accentuant ainsi la chute des cours.
Enfin, les pays de la mer noire (Russie et Ukraine)
ayant participé à un tiers de la croissance de la
production mondiale, se retrouvent avec un surplus
exportable. En effet, avec 23 MT de production
supplémentaire par rapport à l’année passée, et
un niveau d’infrastructures (notamment stockage)
largement insuffisant, ces pays inondent, par
dumping, le marché de proximité nord-africain.
Exemple : hausse de 60 % de l’export vers l’Egypte
Dans cette ambiance morose, il y a donc peu de
points positifs si ce n’est le dollar qui s’apprécie,
favorisant ainsi l’origine européenne dans les
exportations sur les marchés nord africains (3 fois
plus de certificats d’export que l’année passée).
Nous sommes donc compétitifs par rapport aux
blés US.
Enfin, il semble que la qualité soit au rendez-vous
cette année, c’est aussi un argument important en
matière d’exportation.
Au final, les stocks mondiaux en fin d’année,
objets de tant d’inquiétudes il y a quelques mois,
vont retrouver un niveau confortable, proche des
récoltes 2004 et 2005, soit entre 140 et 150 MT.
Bien entendu en cas de ralentissement de la
demande mondiale, les stocks finaux seront
encore plus élevés, jouant de façon négative sur
les cours.
Notons également que la baisse du prix du fret
maritime rend plus attrayantes les origines
lointaines (baltic dry index, indice des prix pour
le transport en vrac des matières sèches, passé de
11 000 points à 1 600 points en 6 mois).
Le maïs subit de plein fouet la conjoncture blé.
Ces deux matières premières substituables en
matière de débouchés sont dépendantes l’une
de l’autre. Toutefois les fondamentaux en maïs
sont beaucoup plus tendus que ceux du blé.
Contrairement au blé, les prévisions annoncent
une récolte mondiale de maïs plutôt en baisse. Là
aussi, les interrogations concernent la demande :
les USA vont-ils effectivement consommer les
104 MT de maïs (7 fois la production française)
prévus à destination de la production d’éthanol ?
Dans un contexte de baisse du prix du pétrole, le
prix du maïs doit rester modéré pour espérer une
rentabilité de la production d’éthanol.
Un peu plus proche de nous, la récolte européenne
s’affiche en hausse grâce aux pays de l’Est (Hongrie,
et Roumanie). Les cours actuels du maïs, décotés
par rapport au blé, lui permettent d’espérer une
augmentation de son incorporation dans la ration
alimentaire animale, et même si les exportations
européennes sont anecdotiques, le maïs européen
pourrait devenir compétitif à l’export… Donc en
résumé, un prix en dessous de la normale, et des
fondamentaux globalement équilibrés permettent
d’entrevoir une stabilité sur le maïs.
Est-ce le maïs qui va soutenir le blé, ou le blé qui
va entraîner le maïs dans sa chute ? Pour l’instant,
on ne peut pas nier que c’est le blé qui l’emporte,
mais jusqu’à quand ?
Si on s’attarde sur les fondamentaux du colza,
ceux-ci sont plutôt "baissiers" : une excellente
récolte mondiale, notamment au Canada et en
Mer Noire, permet d’alimenter une demande en
trituration importante, même si elle est au final
prévue en baisse.
De plus, cette demande ne continuera d’être
présente que si les triturateurs y trouvent une
certaine rentabilité, rentabilité qui dépend elle,
directement des cours pétroliers.
Par sympathie, le colza suit donc l’évolution du
pétrole depuis plusieurs mois déjà. Il est une
des matières premières les plus dépendantes
de l’évolution de la crise économique. Un
ralentissement de l’économie mondiale, provoquant
une baisse continue du baril de pétrole, devrait
logiquement entraîner le colza dans son sillage.
La plupart des marchés des commodités céréalières
et oléagineuses sont donc plus ou moins ballottés
dans le contexte actuel, mais ils sont tous ou
presque, orientés dans un trend baissier.
En attendant les premiers éléments concernant la
récolte 2009, seule la demande mondiale a encore
une action possible sur l’évolution future des cours.
Quelles sont les données connues à ce jour
concernant la future récolte ? Pas grand-chose
sinon qu’elle va être coûteuse à produire.
En effet, il n’y a pas que les matières premières
qui ont flambé l’an passé, car les engrais ont
littéralement explosé (+56 % par rapport à l’année
dernière). Les raisons principales sont relatives à
la poussée du coût des énergies et une demande
mondiale d’engrais en forte hausse.
Forcement, les prix de vente rémunérateurs des
récoltes de l’an passé ont permis aux agriculteurs
du monde entier d’investir dans les intrants…
Seulement, il n’y a pas que les engrais qui se sont
appréciés, il faut aussi intégrer une hausse sur
les produits phytosanitaires, les carburants… et
y ajouter les engagements financiers relatifs à la
poussée d’investissements qui a eu lieu dans nos
campagnes, les charges sociales et impôts suite
aux bons résultats passés. Bref, pour produire
une même tonne de blé, il faut entre 30 et 40 €/T
supplémentaires en 2009.
Un coût de production qui explose, face à une
conjoncture morose, gare à l’effet ciseau !
Toutefois, en matière de prospective, on peut
supposer que l’augmentation de ce coût de
production sera effective dans tous les pays, et cela
devrait influer sur les décisions techniques aux
quatre coins du monde. Face à ces évolutions de
prix, y aura-t-il une contraction de la demande en
engrais ? Quelle surface sera semée cette année ?
La réponse à ces questions pourrait entraîner une
nouvelle rareté sur les matières premières…
Il est clair que les cours 2009 seront susceptibles
d’évoluer selon ces données, auxquelles il faut
ajouter la rigueur ou non de l’hiver, les conditions
pluviométriques du printemps... Bref, encore
beaucoup d’incertitudes d’ici la prochaine récolte
entraînant vraisemblablement une volatilité
encore assez forte, sauf qu’aujourd’hui il est encore
tôt pour pronostiquer une hausse ou une baisse
des cours…
Alexis HAMON
[haut]